La séparation entre Mayotte et les Comores
Rencontre avec Saïd Toumbou
Extrait
de « Jana na Leo » N°6 – 1988
Saïd Toumbou, un des fondateurs du mouvement
des "serrés la main" réagit face aux événements
qui sont l'objet de ce dossier. Guidé d'une main de fer par son père,
ce fils de cultivateur s'est d'abord frotté pendant son enfance, aux
travaux des champs avant d'être recruté à l'âge
de 17 ans comme BOURJANE (porteur de chaise). Le chef du village qui l'avait
repéré depuis longtemps et catalogué comme étant
un fauteur de troubles, une tête brûlée, l'avait recommandé
au chef de district lequel cherchait à embaucher des hommes pour satisfaire
aux besoins d'un colon. Pendant trois ans, il sillonnera MAYOTTE avec "le
fitaco" sur les épaules.
En 1945, à l'âge de vingt ans, il est appelé
sous les drapeaux sans qu'on lui ait demandé, encore une fois, son avis
! Après avoir reçu une convocation du même chef de district,
aidé par son complice le chef du village de ACOUA, SAID TOUMBOU a embarqué
le 18 mai 1946 pour MAJUNGA. Il y fera ses premiers pas en tant qu'engagé
militaire.
Après
six mois de dur labeur, il est nommé première classe. Très
vite remarqué grâce à son dévouement et sa bravoure,
il n'a pas tardé à accéder au grade de caporal dans le
"bataillon comorien mixte de MADAGASCAR". Il était désormais
bon pour aller au front. "Nommé au feu" en pleine Insurrection
malgache (1947), il a participé à l'attaque de MARTANDRANOU dans
le canton de MANDRI TSARA (le fief de TSIRANANA) où la moitié
de ces coreligionnaires est tombée sous les coups des assaillants. Ces
derniers ayant attendu de 8 heures à 12 heures pour obtenir la reddition
du reste du bataillon. Les assiégés n'ont baissé les armes
que lorsque l'ennemi a embrasé la maison qui leur servait de refuge.
Brûlé dans l'incendie, SAID TOUMBOU, s'en tirera avec les honneurs
dûs à ses blessures. Détaché du bataillon des tirailleurs
sénégalais où on l'avait intégré entre-temps,
il partira le 18 octobre 1950 à la REUNION avec le grade de sergent.
Il passera sept ans à la Caserne Lambert où il arborera avec fierté
la croix de guerre et la médaille militaire qu'on lui avait décernées
après ses exploits dans la grande île.
En 1957, il profite d'une permission à MAYOTTE pour épouser MAMA
BOINALI. De retour à l"fle BOURBON, il sera muté sur demande
à TAMATAVE, dans le bataillon comorien, comme sergent chef.
Le 19 octobre 1967, après dix sept ans de carrière, le sous-officier
SAID TOUMBOU reviendra à MAYOTTE où il verra sa carrière
militaire stoppée par un concours de circonstance. En effet, c'est durant
ces quatre mois de "congé libérable" que SOUFFOU SABILI
l'a embarqué "manu militari" dans une aventure polit!que aux
multiples re bondissements. Ainsi l'ancien bourjane devenu adjudant chef entrera
dans l'arène politique presque malgré lui. Comme quoi, le destin
d'un homme peut se jouer souvent sur un coup de dé. Ne dit il pas lui-même,
à longueur de temps, que: "le hasard, parfois, fait son destin".
LA RENCONTRE AVEC SOUFFOU SABILI
"Après le congrès de TSOUNDZOU (1958) BOURRA
RAMADANE a écrit à tous les compatriotes Mahorais qui résidaient
à l'étranger pour leur demander de soutenir l'action de l'UDIM
(union pour la défense des intérêts de MAYOTTE).
Dès que la lettre adressée à ceux qui étaient installés
dans la région de TAMATAVE est parvenue à mon domicile, je l'ai
portée à la connaissance de mes camarades en leur expliquant qu'un
mouvement de solidarité venait d'être créé chez nous
et qu'il était de notre devoir d'aider les notables à réussir
leur projet.
Naturellement, nous avons tous approuvé l'idée de cotiser pour
envoyer le vieux NAHOUDA plaider la cause mahoraise en Métropole. 20
000 F (CFA) ont été réuni que nous avons envoyé
à MAYOTTE avec une lettre de soutien.
Très vite SOUFFOU SABILI, le secrétaire général
du Mouvement nous a répondu en précisant dans sa lettre qu'il
désirait me connaître personnellement.
La même année, je l'ai entrevu à MORONI lors de la présentation
des personnalités de l'Archipel au Général DE GAULLE. Ce
n'est qu'en 1960 que nous nous sommes rencontrés à DZAOUDZI.
Je me rendais, le dernier jour de ma permission, chez papa ABOUDOU MOULKANJI,
l'un des principaux promoteurs de l'UDIM, lorsqu'il m'a stoppé sur le
chemin.
Après un bref repas à son domicile, il m'a reconduit sur sa bicyclette
à l'aéroport. Il m'a serré la main très fort en
disant "à bientôt collègue!"
LE CONGRES DE CHICONI
Je suis revenu deux ans plus tard, le 19 février 1962,
en congé libérable.
La population s'apprêtait à élire, dans les mois qui suivaient,
les députés à l'assemblée Territoriale des Comores.
Quelques jours après mon arrivée, un congrès a été
organisé pour désigner les personnes qui iraient représenter
MAYOTTE à l'assemblée.
Des négociations étaient menées qui devaient théoriquement
aboutir à la présentation d'une liste unique pour l'ensemble de
l'lie mais elles sont restées infructueuses. Certains - SOUFFOU SABILI
et MARCEL HENRY en particulier- se sont même brouillés à
l'issue du congrès.
En définitive, on s'est retrouvé avec trois listes concurrentes.
Celle de MARCEL HENRY était composée de: ABDOURAKIB OUSSENI, ABAINE
MADI DZOUDZOU et ABDALLAH HOUMADI. ROGER ROSSELIN en avait présenté
une également. SAINDOU HAMZA et AHMED MANSOIB, le frère d'AHMED
SOILIH, étaient avec SOUFFOU SABILI.
AHMED BOINAHERI avait promis son soutien à ce dernier, mais il s'est
désisté pensant que MARCEL HENRY l'emporterait facilement. Il
disait que l'équipe de SOUFFOU n'était pas très populaire.
C'est devant son retrait que celui-ci est venu me proposer de figurer sur sa
liste.
Il a débarqué chez moi à ACOUA en catastrophe dans la nuit.
Il m'a demandé mon livret individuel et mes papiers de permission car
les inscriptions allaient être closes très prochainement, disait–il.
Quelques jours plus tard on est venu me chercher d'urgence pour aller à
DZAOUDZI. Là SOUFFOU et monsieur QUENON, le chef de la subdivision de
MAYOTTE (adjoint HAMADA KELE allas AHMED SOILIHI) m'ont présenté
les papiers à signer.
Le Préfet soutenait notre candidature.
Il m'a affirmé que tout était arrangé
du côté de mon corps d'armée et que j'étais libre
de me présenter pour les élections. De retour à ACOUA,
un message n'est parvenu de la part de SOUFFOU. Il me demandait de commencer
la campagne dans mon secteur
SEPARER MAYOTTE DES COMORES POUR UNE AUTONOMIE FINANCIERE
A l'époque, les gens n'étaient pas très
évolués. Donc, il n'était pas nécessaire d'avoir
un programme. La propagande consistait seulement à appeler les Mahorais
à plébisciter notre liste car nous voulions défendre leurs
intérêts. La population a été sensible à ce
discours puisque nous avons largement gagné les élections. A la
Chambre des Députés nous avons évoqué au tout début
la départementalisation mais par la suite, notre action était
surtout basée sur la séparation, En fait, nous demandions simplement
que le gouvernement Français nous accorde notre autonomie financière.
Que MAYOTTE soit détachée des COMORES de façon à
pouvoir gérer son propre budget. D'ailleurs SOUFFOU SABILI fut le premier
à préconiser l'indépendance de j'lie en association avec
la France. Le départ de la Capitale et des Services des Finances avaient
entraîné un vide qu'il fallait combler au plus vite car il n'y
avait plus de travail sur place. La population s'est trouvée démunie
du jour au lendemain. Pour pallier le manque, nous avions fait plusieurs propositions
au Gouvernement Comorien -notamment d'installer un détachement de la
marine nationale à DZAOUDZI- mais aucune n'a été retenue.
Sur le plan local, l'adversaire politique a exploité l'événement
pour faire croire à la population que nous étions d'accord avec
les décisions prises à l'encontre de MAYOTTE; or l'affaire a été
conclue entre le gouvernement Français et SAID MOHAMED CHEIK sans qu'on
ait pris au préalable la précaution de nous prévenir. A
l'assemblée, nous n'étions même pas considérés
comme des députés et le gouvernement de SAID MOHAMED CHEIK continuait
de traiter MAYOTTE comme un parent pauvre.
Après le transfert des bureaux, nous avons fait remarquer à ce
dernier qu'à force de spolier la population Mahoraise, il risquait de
provoquer une rebellion dans l'lie mais il prenait ça à la légère.
Il disait qu'il avait des rapports avec papa SABILI (le père de SOUFFOU)
et d'autres notables qui soutenaient que rien ne se passait de grave et qu'il
ne fallait pas s'inquiéter.
Résultat, à sa première visite à MAYOTTE, les femmes
l'on reçu avec des jets de pierre.
Après quoi il a décidé de ne plus remettre les pieds, de
son vivant, à MAYOTTE.
LE SIEGE DE L'ORTF ET CE QUI S'ENSUIVIT
Plusieurs mois après, en février 67, je suis
descendu à LABATTOIR pour toucher ma solde de député lorsque
j'ai appris que les femmes occupaient la radio. Je me suis rendu sur place pour
essayer, avec l'aide de SOUFFOU, de raisonner les manifestantes mais l'adversaire
politique poussait toujours celles-ci à adopter une attitude intransigeante
envers nous. Elles se sont dispersées cependant. Vers dix huit heures,
on est venu me chercher pour me conduire chez SOUFFOU SABILI. Après la
manifestation, le gouvernement comorien avait demandé que nous allions
expliquer pourquoi on avait empêché la station de l'ORTF d'émettre
mais la population ne voulait pas que nous partions pour MORONI. Nous étions
prêts à nous rendre aux forces de l'ordre mais les habitants de
PETITE TERRE étaient massés autour de la maison empêchant
les gendarmes d'accéder à nous.
Aucune initiative ne nous était permise. Certaines personnes ont affirmé
par la suite que les Mahorais avaient agi ainsi dans notre intérêt,
soi-disant pour nous éviter la prison. En réalité nous
étions séquestrés. Sous la pression de l'adversaire politique-
qui voulait éviter qu'on renouvelle une deuxième fois notre mandat
car nous étions sûrs d'être élus députés
à vie : une fraction de la population a déclaré qu'elle
n'était pas satisfaite de notre action aux COMORES. En conséquence,
il n'était plus question de nous considérer comme les élus
de MAYOTTE.
C'est cet incident qui a provoqué notre détention: Lorsque, nous
nous sommes livrés, SOUFFOU SABILI a été condamné
né à six mois de prison tandis que SILAHI et moi avons pris quatre
mois.
Nous n'étions même pas considérés comme des prisonniers
politiques. En fait, on nous assimilait à des détenus de droit
commun.
Après sa libération, SOUFFOU m'a fait comprendre que chacun devait
suivre sa route car nous étions déchus de nos droits.
Il a voulu s'expliquer devant la population Mahoraise mais on l'en a empêché.
Nos successeurs avaient profité de notre détention pour nous calomnier
et s'attirer la confiance des Mahorais.
DU CONGRES DE OUANGANI A LA CRÉATION DU MOUVEMENT
DES SERREZ-LA-MAIN.
D'ailleurs au congrès de OUANGANI, on a présenté
de faux témoins qui ont contribué à salir la réputation
de SOUFFOU. En l'accusant, notamment, de comploter avec les autorités
comoriennes.
Quand il a vu qu'il ne pouvait plus occuper la place qui lui était réservée
à MAYOTTE, il s'est rallié à SAID MOHAMED CHEIK et a repris
ses anciennes habitudes de fonctionnaire comorien.
Après notre éviction de la scène politique mahoraise, nous
avons adopté une attitude de stricte neutralité. Mais les nouveaux
tenants du pouvoir nous dénigraient toujours. Ils nous taxaient "d'anti-mahorais".
J'ai décidé alors de lutter contre leurs allégations en
créant le mouvement des serrés-la-main, partisans du rapprochement
avec les Comores.
En 1971, AHMED ABDALLAH- président du Conseil du Gouvernement après
la démission du Prince SAID IBRAHIM avait lancé un appel à
la population des quatre Iles. Il demandait aux divers partis de se rallier
à la nouvelle équipe en place pour reconstituer l'unité
de l'archipel des Comores (UDZIMA). Il avait déclaré à
plusieurs reprises qu'il condamnait la politique de dépossession qui
avait été menée jusque là à MAYOTTE.
Je l'avais rencontré lors d'une visite aux Comores et il m'avait affirmé
que ses prédécesseurs avaient incriminé notre île
mais que lui au contraire s'engageait à rattraper le retard qu'avait
pris MAYOTTE. Pour raffermir notre soutien à ABDALLAH, nous- avons choisi
le nom de serrez-la-main qui était detesté parce qu'il présentait
l'inconvénient pour les membres du Mouvement de rappeler un resserrement
des liens entre DZAOUDZI et MORONI. Le MPM exécrait qu'on puisse parier
à MAYOTTE de collaboration avec les COMORES. Il n'y avait pas de démocratie
sur place. Un Serrez-la-main était considéré comme un traître
alors n'importe quel membre du MPM avait le droit de le piller, l'insulter en
publie ou le tabasser carrément. Aucun parti opposant n'était
toléré. Ceux qui avaient des idées contraires aux tenants
du pouvoir devaient vite se cantonner dans le silence car le chantage et l'intimidation
étaient les arguments favoris des sorodats".
POUR QUE NOS PETITS FILS NE MEURENT PAS IGNORANTS!
Quoiqu'ils aient trouvé notre initiative 'fort intéressante",
certaines personnes qui ont marqué de leur empreinte le Mouvement des
Serrez-la-main ont re
fusé pour des raisons que nous ignorons de répondre à nos
questions concernant cette période mouvementée de l'histoire de
MA YO TTE.
- "C'était une bonne idée mais je renonce. Voyez plutÔt
untel! Il était suffisamment impliqué dans ces affaires pour vous
renseigner dans le détail." Malgré notre insistance auprès
de ces éminents "Pasocos" (autre nom donné aux Serrez-la-main)
dont la plupart étaient candidats à la députation aux élections
de décembre 1972, nous avons été ainsi ballotés
pendant plusieurs semaines entre la promesse formelle de collaborer et le refus
catégorique. Cette démission soudaine était suivie d'une
recommandation immédiate à un tiers qui ne manquait pas non plus
derenvoyer l'ascenseur à un autre. Soucieux d'informer le lecteur, nous
avons suivi le cheminement logique du "système de vases communicants"
au risque de retarder la sortie du journal sans plus de succès. Nous
voudrions cependant remercier ces 'fervents lecteurs" de nous avoir permis
de faire la connaissance de Monsieur ATTOUMANI RIDAYI qui a spontanément
accepté de porter son témoignage dans nos pages d’histoire
afin dit-il : "que nos petits fils ne meurent pas ignorants".
Commerçant de sa profession, éleveur de volaille à temps
perdu, Monsieur ATTOUMANI RIDAYI nous est apparu' dès l'abord comme un
militant de base passionné : "j'ai toujours été un
Serrez-la-main. Aujourd'hui encore je suis contre le statut de Département."
Quoi de plus naturel en ce cas-là d'évoquer en toute simplicité
-à l'inverse de ses chefs spirituels qui ont opté pour le silence-
les temps forts du Mouvement qu'il soutenait.
Cependant, nous dit-il un rien surpris : "je m'étonne que vous vous
adressiez à moi car je n'ai fait que suivre le courant sans connaître
les tenants et les aboutissants."
Qu'à cela ne tienne, le plus important n'est-il pas d'avoir le courage
de ses opinions et de s'exprimer en conséquence?
"Au temps de SAID MOHAMED CHEIK et de SAID IBRAHIM, il y avait déjà
des Serrez-la-main mais ils n'étaient pas très nombreux. Ces derniers
n'osaient même pas venir à MAYOTTE mais quand AHMED ABDALLAH a
accédé au pouvoir, ça a commencé à changer.
Personnellement, j'ai toujours été opposé aux idées
des Sorodas. J'étais contre la départementalisation et en faveur
de l'indépendance mais je ne militais pas encore. Je n'ai commencé
à participer aux réunions des Serrez-la-main qu'en 1972 après
que BOURRA MROUDJAE soit venu me demander de l'aider dans sa propagande. Au
départ, je devais seulement soutenir sa candidature dans le village de
TSINGONI, mais par la suite je le suivais dans tous ses déplacements.
La première tournée que nous avons effectuée, c'était
à. MZAMBORO. Les habitants ont refusé catégoriquement de
nous laisser tenir une réunion dans le village. Ils voulaient même
nous expulser mais MROUDJAE leur a expliqué qu'il venait seulement chercher
son candidat ABDALLAH TOYIB. Celui-ci hésitait à nous rejoindre
car il avait peur de la population. Il s'est présenté finalement
et nous sommes partis sans avoir pu nous exprimer. Partout où nous nous
déplacions, nous étions reçus de la même manière.
Nos réunions étaient toujours perturbées. A KOUNGOU et
BANDRELE, par exemple, on nous avait carrément jeté des pierres
en signe de bienvenue. Le problème, c'est que nous nous rendions souvent
dans un village parce que telle ou telle personne (un Serrez-la-main qui y habitait)
nous demandait d'y aller or à l'époque personne ne voulait entendre
parler à MAYOTTE d'indépendance. N'empêche qu'avec ces nombreuses
tournées, les gens ont commencé petit-à-petit à
prêter une oreille attentive à ce qu'on disait. Ils étaient
de jours en jours plus nombreux et nous suivre dans nos déplacements.
Nous avions la chance d'être aidés matériellement par Ahmed
SOULIH, ABDOURAQUIB et SAID KAFE qui mettaient spontanément des voitures
à notre disposition. Il y a eu à un certain moment un froid entre
ces personnalités et l'équipe de MROUDJAE car ils lui reprochaient
de choisir ses candidats uniquement parmi les villageois. En fait ils voulaient
pour constituer la liste des Serrez-la-main que MROUDJAE présente des
gens à eux tels que SAINDOU HAMZA et consorts. Malgré cela, ils
soutenaient toujours notre action.
La propagande consistait à amener la population à voter pour la
liste de BOURRA MROUDJAE afin que lui et ses
compagnons ABDALLAH TOYIB, MISTOIHI DARMI et YOUSSOUF SAID aillent demander,
comme tous les autres
Députés Comoriens, à la FRANCE d'accorder l'indépendance
(UHURU) aux quatre îles. C'était là notre objectif : être
indépendant mais dans le cadre d'un statut fédéral et en
collaboration avec la FRANCE. Nous essayions d'expliquer aux gens qu'avec .l'indépendance
nous formerions un Etat qui serait reconnu dans le monde entier. Que notre pays
serait représenté à l'extérieur par des ambassadeurs.
BOURA MROUDJAE disait que le plus important pour les Mahorais étaient
de pouvoir enfin conduire leurs propres affaires et assumer leurs entières
responsabilités sans être colonisés. c'est dans le canton
de TSINGONI que nous avions recueilli le plus de voix. Tous les habitants de
COMBANI avaient voté pour MROUDJAE. A POROANI et KANI beaucoup de personnes
avaient voté également en notre faveur.
Après les élections, notre Mouvement avait perdu un peu de poids.
Non seulement nous avions perdu mais en plus nos adversaires nous avaient formellement
interdits de nous réunir. il faut les juger disaient-ils ! Comme si nous
étions des repris de justice. Selon eux en choisissant de soutenir l'action
d'AHMED ABDALLAH et par la même occasion la perspective de l'indépendance
pour MAYOTTE nous nous étions rendus coupables d'un forfait vis-à-vis
de la communauté mahoraise. Donc pour réparer notre faute ils
,avaient trouver un moyen inb1lIible pour nous faire payer
us exclure de la société. Les résailles se présentaient
sous diverses formes. Cela pouvait plier de l'amende qui pouvait atteindre jusqu'à
100 F- comme le Mouvement Populaire Mahorais n'était pas soutenu par
l'administration en place, cet gent servait à renflouer les caisses des
sections villageoises. Il leur permettait de louer des voitures pour assurer
leur déplacement lors des congrès ou alors ils achetaient du riz
et de la viande pour préparer un "festin" lors des visites
ministérielles- au boycott des commerces, des fêtes religieuses
ou populaires. Les plus récalcitrants, ceux qui refusaient de 'payer
l'amende, étaient reniés. On ne leur adressait même pas
la parole. Personnellement, j'ai versé 100 F pour ma réhabilitation
et celle de ma femme ,mais ça n'a pas empêché que ma boutique
soit boudée pendant près de quatre mois. Personne ne venait acheter
chez moi. Pas plus les Sorodas que les Serrezla-main car ils avaient peur de
subir la même répression.
Plus tard, les réunions ont repris. BOURRA MROUDJAE et SOUFFOU SAID avaient
tenu un meeting chez'BOURRA RAMADANE à MAMOUDZOU où ils nous demandaient
de reprendre la lutte et de continuer dans la voie que nous nous étions
tracée.
Quand des Ministres venaient à MAYOTTE, ils nous disaient d'aller les
accueillir. De même lorsque AHMED ABDALLAH était en visite nous
étions chargés de le suivre dans ses tournées. Nous avons
continué de la sorte jusqu'au moment de la séparation des Comores!'
Pro-indépendantiste et pro-comorien. C'est en ces termes qu'on qualifiait
le Mouvement des Serrez-la-main. Ce qu'on oublie généralement,
c'est qu'il y avait deux tendances au sein de cette mouvance anti-colonialiste.
En effet, si l'accession à l'indépendance était un objectif
commun, en revanche la position des uns et des autres divergeait quant à
savoir quelle attitude adopter vis-à-vis des autres îles voisines
dans le cas probable où MAYOTTE ferait partie d'une République
Comorienne au même titre que ANJOUAN, MOHELI et la GRANDE-COMORE.
BOURRA MROUDJAE, le leader. de la tendance modérée, souhaitait
conserver une certaine autonomie par rapport aux trois autres îles de
l'Archipel de façon à ce que les Mahorais puissent gérer
leurs propres affaires sans être à la merci des Anjouanais et Comoriens.
Ceux-ci étaient favorables au statut du type fédéral préconisé,
par Monsieur BERNARD STASI, Ministre des DOMTOM dont l'avantage était
de préserver la personnalité de chaque île.
A l'opposé, les radicaux voulaient cadrer directement leur politique
en fonction des aspirations du gouvernement comorien soit : l'indépendance
totale et globale sans aucune concession autre que le régionalisme cher
à AHMED ABDALLAH. Cette position était celle du clan des amis
d'AHMED SOILIHI dont l'entêtement s'expliquait en raison de leur attachement
indéfectible aux autorités de MORONI.
D'un côté on refuserait de s'aligner sur les directives du gouvernement
comorien, de l'autre on se soumettrait entièrement à celles-ci.
L'on manqua de peu la rupture. Mais la FRANCE étant d'accord avec le
principe de l'indépendance, les divergences de principe n'avaient plus
de raison d'être. De plus, le climat de "guerre civile" - qui
régnait à MAYOTTE a rapproché les deux tendances pour n'en
former finalement qu'une. le dénigrement des membres du Mouvement Populaire
Mahorais (Sorodas résolument départementalistes) à l'égard
des Serrez-la-main aidant, ceux-ci ont été contraints de resserrer
leurs liens afin "de faire avancer des idées communes à savoir,
créer un "esprit de réconciliation" à MAYOTTE
et constituer une union durable pour faire face à la période post-coloniale.
Cet optimisme qui était teinté d'un mépris certain pour
les Sorodas (déboutés dans leurs revendications notamment après
la déclaration commune du 15 juin 1973 par le Ministre Français
des DOM-TOM Monsieur BERNARD STASI et AHMED ABDALLAH Président du Conseil
du Gouvernement - déclaration qui reconnaissait officiellement la vocation
des Comores à l'indépendance et prévoyait que celle-ci
prendrait effet dans un délai maximum de cinq ans-) allait provoquer
la colère des partisans de la séparation des Comores dont la haine
à l'égard des Serrez-la-main était à son point culminant.
Celle-ci étant entretenue par les visites fréquentes de AHMED
ABDALLAH qui soutenait ouvertement la coalition indépendantiste locale
grâce à son appareil administratif et policier.
ZAIDOU BAMANA
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